Plaidoyer pour une plus grande présence des femmes dans les réseaux d’agents

Les femmes offrent des services de grande qualité à la clientèle. Elles sont plus prévenantes, disponibles, diligentes et promptes à établir la confiance. Elles sont également plus disposées que leurs homologues masculins à accommoder des femmes et autres personnes vulnérables. Ce sont là des conclusions souvent tirées d’une série d’études qualitatives menées en Inde, en Zambie et sur d’autres marchés d’Asie et d’Afrique. Toutefois des données concrètes relatives à la rentabilité des activités des femmes agents, qui nous permettraient de faire les ajustements appropriés au niveau des stratégies de gestion des réseaux d’agents au profit des femmes, font encore défaut.

L’Institut Helix de Finance Digitale a mené des études représentatives à l’échelle nationale sur les réseaux d’agents de huit principaux marchés de la finance digitale (ANA). Ce blog s’appuie sur cette source importante de données pour apporter des éléments de réponse aux questions suivantes : quel est le pourcentage de femmes au sein des réseaux d’agents ? Comment opèrent-elles par rapport aux agents masculins ? Quelles sont leurs contraintes spécifiques ? Comment les fournisseurs peuvent-ils assurer le succès des femmes dans leurs réseaux de distribution, selon ce que laisse croire les conclusions des recherches qualitatives ?

Les femmes sont encore nettement sous-représentées en Asie du Sud

Le contraste entre le pourcentage de femmes agents en Afrique et en Asie du Sud est frappant (tableau 1). L’absence de femmes dans les réseaux d’agents d’Asie du Sud est liée aux obstacles culturels et aux contraintes socio-économiques qui persistent dans cette partie du monde. Les femmes ont un accès limité aux espaces publics, aux documents d’identification, aux comptes bancaires, aux téléphones portables et, en général, aux activités économiques.

TABLEAU 1

Composition Démographique des Réseaux d’Agents

 

 

Même si les femmes en Afrique rencontrent également des obstacles socio-économiques, elles sont cependant mieux représentées au sein des réseaux d’agents au Kenya, en Ouganda, en Tanzanie, en Zambie et au Sénégal. Elles ont le même niveau d’éducation que leurs pairs masculins et sont réparties uniformément dans les zones rurales et urbaines. Elles travaillent en général pour les mêmes fournisseurs et mènent des activités parallèles similaires telles que les boutiques et la vente en détail de crédit téléphonique. Elles ont toutefois moins d’années d’expérience, ce qui est une indication de leur arrivée plus tardive sur le marché de la finance digitale par rapport aux hommes. De plus, la proportion de femmes propriétaires de points de vente de finance digitale est infime (tableau 2).

Pourquoi le Nombre de Femmes Propriétaires de Points de Vente de Finance Digitale Est-il Infime en Afrique ?

Les contraintes institutionnelles liées au genre expliquent pourquoi peu de femmes sont propriétaires de points de vente. Au niveau de tous les marchés des pays susmentionnés peu de femmes possèdent un compte dans une institution financière formelle. En Afrique subsaharienne, les femmes ne représentent que 24% des dirigeants de Petites et Moyennes Entreprises (PME) alors que selon les critères de sélection des agents utilisés par les fournisseurs, il faut nécessairement avoir un compte bancaire, être inscrit au registre du commerce et avoir un capital minimum. Les opérateurs économiques informels, qui ont souvent peu de capital de démarrage, de garantie et un accès limité au financement, n’ont pas le profil souhaité par les fournisseurs. Il s’ensuit que très peu d’opératrices économiques sont sélectionnées pour servir en tant qu’agents.

TABLEAU 2

Pourcentage des Agents Propriétaires de Points de Ventes

Les problèmes Rencontrés par les Femmes en Afrique de l’Est

Les données des études ANA montrent qu’au Sénégal et en Zambie, les agents effectuent les mêmes volumes de transactions, quel que soit leur genre, alors que sur les marchés d’Afrique de l’Est (EAC), les femmes, propriétaires ou gérantes de points de vente, réalisent en moyenne quatre à cinq (9-17%) transactions quotidiennes de moins que les hommes. Cela se traduit bien sûr par des revenus moins élevés pour leur activité. Même si des recherches supplémentaires sont encore nécessaires pour mieux cerner tous les facteurs qui expliquent la faiblesse relative des volumes d’activités des femmes, nos données actuelles peuvent déjà offrir quelques éléments d’explication :

● Les femmes gèrent leurs besoins en liquidités (monnaie électronique/espèces) aussi bien* sinon mieux que les hommes, elles n’ont toutefois pas assez de fonds de roulement pour effectuer des transactions. Au niveau de trois marchés de l’EAC, les femmes déclarent détenir habituellement moins de 10 à 30% d’espèces et de monnaie électronique que les hommes.

● Les femmes comptabilisent généralement moins d’heures de travail que les hommes, avec un écart variant de 3 à 7 heures par semaine au niveau de l’ensemble des marchés (ce qui représente 4-9% de moins que les heures d’ouverture des hommes). Il en résulte évidemment un certain manque à gagner.

● Les femmes ont autant de chance de recevoir une formation initiale que les hommes, cependant un plus grand pourcentage de femmes reçoivent cette formation auprès de leurs employeurs ou leurs master agents. Cela peut avoir des implications sur la qualité et la dimension des sujets abordés et par conséquent sur la performance de l’agent.

● Les femmes sont moins susceptibles d’offrir des services d’ouverture / d’activation de compte, ce qui a un impact sur le volume global de leurs transactions et peut les empêcher de développer une base de clientèle.

*Information basée sur le nombre et le pourcentage déclaré de transactions refusées chaque jour en raison du manque de liquidité.


Plaidoyer pour une plus grande présence des Femmes dans le secteur de la finance digitale : Quelles sont les opportunités ?

Notre analyse révèle qu’en Afrique, les femmes sont confrontées à des contraintes structurelles implacables qui ralentissent leur réussite dans le secteur des services financiers digitaux. Si les femmes savent mieux entretenir des relations avec les clients, en particulier les adoptants tardifs et la clientèle féminine, qui sont la nouvelle frontière du secteur de la finance digitale, les fournisseurs devraient alors envisager d’investir davantage et de façon proactive dans cette catégorie de leurs réseaux.

L’expérience montre que lorsque les fournisseurs sont plus prévenants et adoptent des modèles de réseaux d’agents dynamiques et novateurs adaptés aux femmes, la performance de ces dernières est manifeste.

En Tanzanie, où les femmes propriétaires déclarent opérer avec le même niveau de capitaux (91%) que les hommes, elles effectuent le même nombre de transactions journalières. De même, en Zambie, où le chef de file, Zoona, s’est focalisé sur ses agents comme sa priorité en leur offrant des facilités de crédit et une meilleure formation, les femmes sont aussi performantes que les hommes (39 et 35 transactions journalières respectivement).

Nous recommandons donc que les fournisseurs prennent d’abord le temps de mieux comprendre cette catégorie de leurs agents qui deviendra de plus en plus capitale pour l’expansion de leurs activités. Pour ce faire, ils pourraient déjà commencer par examiner les défis discutés dans ce blog, à savoir le manque de capitaux, la qualité inférieure de la formation, et les taux d’enrôlement des clients.

En Asie du Sud les fournisseurs devront, pour leur part, trouver des façons créatives et culturellement appropriées pour intégrer les femmes dans leurs réseaux, s’ils désirent développer leur base de clientèle féminine. Un blog sera consacré de manière plus approfondie à ces questions et contraintes pour le bénéfice de l’Asie du Sud.

 Par Mélissa Rousset et Vera Bersudskaya