Des histoires d’inclusion financière

Nous accomplissons la plus grande partie de notre travail dans une sorte de vide qui ne tient pas compte du passé. Nous avons tendance à considérer les problèmes et les opportunités que nous avons aujourd’hui comme des cas uniques. Une telle attitude n’est qu’un préjugé naturel à une ère imbue d’un sentiment de progrès inéluctables avec pour socle des solutions technologiques. Mais lorsque nous portons notre regard sur l’histoire, nous trouvons de nombreuses références à des questions et des débats qui ne sont pas sans rappeler ceux d’aujourd’hui. Il n’y a rien de plus important qu’une perspective historique pour tempérer l’excitation de quelqu’un à propos d’une idée ou d’une tendance récente. C’est peut-être pour cette raison que nous évitons de fouiller dans nos livres d’histoire.

Permettez-moi de partager trois choses sur le passé dont j’ai récemment pris conscience et qui ont rapport avec des discussions contemporaines sur l’inclusion financière.

La grande histoire : les paiements G2P et l’origine de la monnaie

Dans son récit historique et passionnant sur  la création des systèmes de crédit et de monnaie, David Graeber, auteur de “Dette: 5000 ans d’histoire” (Debt: The First 5000 Years), affirme que l’invention de la monnaie est née d’un besoin urgent des gouvernements, et non pas des marchés et de l’esprit d’entreprise qu’ils incarnaient. Les marchés pouvaient se contenter de fonctionner avec des accords de crédit qui permettaient aux gens d’acheter des produits les uns des autres,  et des partenaires dignes de confiance qui s’occupaient de régler (actualiser) des dettes entre des gens situés dans différentes localités, inconnus les uns des autres et qui ne communiqueraient probablement plus. C’est ce qui m’a fait écrire il y a un an que l’argent a toujours été en grande partie un élément virtuel (largely virtual).

Les gouvernements de l’époque, cependant, avaient spécifiquement besoin d’une valeur tokenisée facilement portable et échangeable qu’ils pouvaient utiliser pour des micros-paiements de masse lors du ravitaillement et du cantonnement des troupes qui se déplaçaient et se répartissaient sur le territoire. Les gouvernements avaient donc augmenté les impôts leur permettant de récupérer des pièces pour les recycler. Ainsi les marchés avaient les grands livres mais les armées avaient besoin d’’espèces. Naturellement, une fois les pièces répandues, les marchés les ont adoptées, mais le vecteur de l’adoption de masse se trouvait donc ailleurs.

Je suis frappé par la similarité avec la situation d’aujourd’hui. La plupart des pays en développement ont un besoin urgent de faire des paiements sociaux à une proportion sans cesse grandissante de la population. Et en réalité nous voyons que dans beaucoup de pays et pour de nombreux donateurs, ce besoin d’effectuer des paiements G2P est devenu le moteur du programme de digitalisation de l’argent qui permettrait de trouver une solution meilleure que l’argent liquide (Better Than Cash). Ces programmes peuvent aider de nombreuses personnes, mais ils sont nés avant tout d’un impératif gouvernemental de satisfaire un besoin urgent.

Histoires financières familiales

Nous allons souvent chercher des informations financières dans la vie des pauvres, mais vous est-il arrivé de vous interroger sur l’histoire financière de votre famille? Essayez de poser à vos parents et à  vos grands-parents le genre de questions que nous posons si mécaniquement à des inconnus à l’étranger.

J’ai ainsi interrogé mes parents qui ont grandi dans une Espagne de l’après-guerre civile, appauvrie, conservatrice, isolée et économiquement mal gérée. Ils étaient les premiers de leurs familles à aller à l’université. J’ai appris que leurs parents n’avaient pas de compte bancaire, et que la plupart de leurs relations non plus. À l’époque où mes parents grandissaient, l’argent était caché à la maison dans plusieurs enveloppes. Que se passait-il lorsqu’ils avaient besoin d’argent ? Mon père a fait signe d’enfiler et d’enlever une bague pour signifier que la bague d’alliance de ma grand-mère était souvent mise à gage auprès de prêteurs. Mes deux parents ont confirmé qu’en cas de besoin dans leurs familles respectives l’option primordiale était de tout faire pour avoir du travail supplémentaire. C’était comme si leurs parents se gardaient volontairement de travailler trop et souvent afin d’avoir de l’énergie pour un revenu supplémentaire en cas de besoin.

Tout cela peut sembler familier. Mais j’étais frappé par la manière dont mes parents me regardaient avec étonnement lorsque j’insistais pour savoir comment leurs parents s’en sortaient sans un compte en banque. Cela ne semblait pas si important pour eux à l’époque. Mes parents sont tous deux devenus médecins et ont appris à s’offrir le confort des services bancaires modernes. Pour eux, le fait d’avoir un compte bancaire est lié à leur succès économique et professionnel et non pas l’inverse.

Connaissez-vous l’histoire financière de votre famille ? À quel moment et comment un compte bancaire a-t-il fait son entrée pour la première fois dans votre famille et quelle était son importance?

150 ans de journaux financiers

On dit que l’écriture est née de la nécessité de consigner des créances. Nous avons tendance à regarder les questions d’argent comme détenant une clé essentielle pour la compréhension des questions individuelles et sociétales plus générales, ce qui explique peut-être notre fascination à comprendre la manière dont d’autres gèrent leurs sous.

Il ne faut donc pas s’étonner qu’il existe une longue tradition de gens tenant un journal financier. Dans son étude de la période 1870-1930 aux Etats Unis, Viviana Zelizer a découvert de nombreux exemples « d’études de budgets familiaux » qui « relataient amplement la manière dont la classe ouvrière et la classe moyenne inférieure dépensaient leur argent » au moment où la société de consommation s’établissait. Cela prouve que nos méthodes de recherche ne sont pas si nouvelles non plus.