Les marchés sont-ils prêts pour l’interopérabilité des services de transactions mobiles ?

 

L’interopérabilité des services de transactions mobiles offre potentiellement de grands avantages pour l’écosystème dans son ensemble. Son intérêt pour les consommateurs est évident. Elle se traduit par un niveau d’adoption accru, des volumes de transaction plus élevés et une plus grande rapidité de circulation de l’argent dans l’écosystème – autant d’effets avantageux pour les prestataires de services. Il est maintenant bien établi, d’après les études de l’Institut Helix de MicroSave Consulting (MSC) et du CGAP, que les agents non exclusifs réalisent davantage de transactions et gagnent plus que les agents exclusifs. Pour les autorités de réglementation, cela se traduit par une réduction des liquidités, une expansion de l’économie financière formelle et un impact direct sur la promotion de l’inclusion financière.

 Le lancement de M-PESA au Kenya en 2007 a catalysé une dynamique mondiale de déploiement des transactions mobiles et sous l’effet de la multiplication des services, la nécessité de mettre en place l’interopérabilité de l’écosystème financier mobile s’est faite plus pressante. Aujourd’hui, le développement d’un écosystème de services de transactions mobiles interopérables est un besoin majeur. En 2014, neuf groupes d’opérateurs de réseaux mobiles (Bharti Airtel, Etisalat, Millicom, MTN, Ooredoo, Orange, STC, Vodafone et Zain) se sont engagés à offrir des services de transactions mobiles interopérables en Afrique et au Moyen Orient. La question n’est plus de savoir si l’interopérabilité sera mise en œuvre, mais quand.

L’interopérabilité s’applique à plusieurs niveaux : elle peut par exemple concerner les points d’accès ou les canaux, les services, ou encore les secteurs. Le tableau ci-dessous donne des exemples de ces niveaux et des facteurs déterminants pour la mise en œuvre de l’interopérabilité à chacun d’entre eux :

 

Type Facteurs déterminants
Interopérabilité des points d’accès ou canaux

(les agents sont en mesure de servir les clients de prestataires multiples)

  • Réglementations
  • Présence de plusieurs prestataires de service
  • Prestation de services basiques comme les transferts P2P, les retraits et dépôts d’espèces et le paiement des factures
Interopérabilité des services

(les clients d’un ORM/d’une banque peuvent envoyer de l’argent vers un compte dans un(e) autre ORM/banque)

  • Réglementations
  • Normes de service harmonisées
  • Normes et dispositifs de règlement
Interopérabilité intersectorielle

(les clients d’un ORM peuvent envoyer de l’argent vers un compte dans une banque ou une autre institution non ORM)

  • Alignement des autorités de réglementation sectorielles (par ex. banque centrale et régulateur des télécoms)
  • Normes de service harmonisées
  • Plateformes technologiques intégrées
  • Normes et dispositifs de règlement

 

Du point de vue des consommateurs, l’interopérabilité est synonyme de commodité et d’efficacité des services. L’interopérabilité a également un rôle clé à jouer dans la promotion de l’inclusion financière. En outre, l’un des principaux obstacles à l’adoption des transactions mobiles cité par les clients en Afrique et en Asie est l’incapacité à envoyer ou recevoir de l’argent quel que soit le fournisseur de l’expéditeur et du destinataire. Quand et comment l’interopérabilité passera du niveau de base au degré ultime d’interopérabilité totale dépend de nombreux facteurs, parmi lesquels les spécificités du marché concerné. L’interopérabilité des agents ou des canaux peut être mise en place relativement facilement, avec des investissements peu élevés et principalement par le biais de réglementations. Toutefois, la principale difficulté consiste à réunir des acteurs du marché concurrents afin qu’ils s’accordent sur une base  d’interopérabilité, ne serait-ce que la plus simple possible. Les niveaux d’interopérabilité plus élevés (qu’on qualifie souvent d’interopérabilité de compte à compte) nécessitent des accords bilatéraux ou multilatéraux, des investissements dans des systèmes technologiques capables d’intégrer les services des différents fournisseurs et l’adoption de pratiques communes de gestion des risques. Celles-ci sont plus complexes à mettre en œuvre.

Même la forme la plus simple d’interopérabilité des canaux consistant à partager les agents a une incidence significative sur l’expérience du consommateur et les revenus des agents. Outre la commodité d’un meilleur accès et l’intérêt des effets de réseaux, elle accroît la concurrence sur le marché et se traduit donc par une baisse des tarifs, une amélioration de la qualité du service et une plus grande attention portée aux besoins des consommateurs. Sur la plupart des marchés, l’acteur dominant aura tendance à résister à toute forme d’interopérabilité, même rudimentaire, par crainte (souvent infondée) d’y perdre, même si cette stratégie est plutôt coûteuse et difficile à mettre en œuvre. La mesure de non-exclusivité des agents au Kenya est une évolution bienvenue, dont les premiers effets sont déjà visibles. La Reserve Bank of India, la banque centrale d’Inde, a envisagé l’introduction d’agents en « marque blanche » (correspondants commerciaux), qui pourraient servir de canaux pour tout prestataire de services.

L’interopérabilité de compte à compte est plus complexe et a des implications majeures pour les fournisseurs de services. Elle peut être mise en œuvre suivant de nombreux modèles. Les formes les plus simples sont les accords bilatéraux entre prestataires. Les formes les plus complexes sont les accords multilatéraux, le partage d’une entité de traitement commune avec ou sans intérêts commerciaux, ou les accords conclus par l’intermédiaire de chambres de compensation automatisées. En Inde, le système IMPS offre un excellent exemple d’infrastructure construite pour permettre les paiements entre de multiples ORM et banques. L’interopérabilité entre les plateformes et les services peut être une entreprise coûteuse et pourrait en réalité renchérir le prix des services de transactions mobiles pour le consommateur. Cette incidence peut être compensée par les effets de réseau et l’augmentation des volumes, qui permettent de réaliser des économies d’échelle.

 

Extrait de l’étude réalisée par InterMedia sur la clientèle en Tanzanie

« Les utilisateurs du service Ezy Pesa démontrent la forte nécessité de mettre en place l’interopérabilité avec les utilisateurs d’autres services. Cela n’a rien d’étonnant, car le service Ezy Pesa de Zantel détient actuellement la part la plus faible du marché des transactions mobiles, principalement en raison de la couverture géographique très limitée du fournisseur (zones de Zanzibar et Dar es Salaam). L’intégration des utilisateurs d’Ezy Pesa dans un réseau plus large de fournisseurs interopérables leur permettrait de bénéficier des transferts P2P, particulièrement utiles pour les travailleurs ayant migré dans une autre région du pays. »

 

Toutefois, la question de l’interopérabilité n’est pas si simple. Certains diront que si l’interopérabilité du marché se produit trop tôt, elle risque de bloquer la dynamique d’expansion des transactions mobiles avant même qu’elle ait commencé. Au départ, les investissements sont importants et les rendements limités. À moins que les normes mondiales n’évoluent et que les effets de réseau ne se produisent rapidement, l’interopérabilité peut constituer un obstacle pour les premiers acteurs du marché à investir. Nous avons vu avec Safaricom au Kenya, MTN en Ouganda et Vodacom en Tanzanie que le retour sur investissement n’intervient généralement que cinq à six ans après le lancement du service. Ces opérateurs sont devenus rentables sans interopérabilité. On pourrait même faire valoir que l’absence d’interopérabilité a en réalité favorisé la rentabilité. Sans interopérabilité entre les plateformes de services, le coût de l’offre de transactions mobiles et de la pénurie de monnaie électronique est accru, car les agents non exclusifs doivent détenir une trésorerie distincte pour chaque fournisseur. En Ouganda, les agents refusent en moyenne trois transactions par jour par manque de trésorerie ; en Tanzanie, ils refusent cinq transactions par jour, ce qui entraîne le mécontentement des clients et diminue leur résultat. Cette contrainte ajoute un niveau de complexité au modèle économique des agents qui doivent gérer plusieurs trésoreries différentes au lieu d’une seule.

Au Kenya, en Ouganda et en Tanzanie, le marché des transactions mobiles est développé. L’interopérabilité est justifiée dans ces pays caractérisés par la présence de multiples fournisseurs, dont la plupart connaissent déjà la valeur commerciale de l’offre de produits de paiement mobile, et ont un nombre suffisant de clients et de transactions pour ne pas considérer l’interopérabilité comme une menace, mais comme un catalyseur pour leurs activités commerciales.

Bien que le Kenya soit l’un des marchés les plus matures, l’interopérabilité n’a été mise en œuvre que récemment avec le partage des agents. Pendant des années, Safaricom a régné en maître sur le royaume des transactions mobiles, malgré l’existence de cinq autres fournisseurs. Le service M-Pesa de Safaricom détient toujours environ 67 % du marché des transactions mobiles kenyan, en partie grâce à son accord d’exclusivité précoce, qui n’est plus en vigueur aujourd’hui et a été officiellement interdit par la loi en juillet. La Banque centrale du Kenya a ordonné à Safaricom d’ouvrir le réseau d’agents M-PESA à d’autres opérateurs afin d’établir les conditions d’une concurrence plus loyale et de favoriser la baisse des tarifs pour les clients. Il sera certainement plus facile de mettre en œuvre l’interopérabilité sur des marchés dont les parts sont distribuées de manière plus homogène, comme en Tanzanie (Vodacom 35 %, Airtel 31 %, Tigo 31 % et Zantel 12 %), que sur les marchés détenus en grande partie par un acteur dominant (comme en Ouganda ou au Kenya).

Safaricom a tiré profit de sa situation de précurseur sur le marché, mais l’opérateur a consenti des investissements importants pour créer et entretenir un réseau d’agents solide et étendu. Rien d’étonnant donc à ce qu’il estime faire l’objet d’une mesure inéquitable maintenant que ses concurrents sont autorisés à utiliser les agents qu’il a lui-même mis en place. D’autres pionniers sur d’autres marchés pourraient bien aussi se sentir ainsi lésés.

Quoi qu’il en soit, le coût initial de l’interopérabilité et la baisse de revenus qui peut en résulter sont des conséquences à court terme. Dans une perspective à long terme, l’interopérabilité peut s’avérer très bénéfique pour toutes les parties prenantes. Historiquement, lorsque l’interopérabilité a été mise en œuvre dans l’univers des paiements, que ce soit avec les distributeurs automatiques ou les cartes de crédit ou de débit, elle a été suivie d’une forte croissance et d’une augmentation très nette de l’adoption. Les normes mondiales d’interopérabilité des services de transactions mobiles seront d’une grande utilité pour les premiers acteurs et les premiers utilisateurs des services sur les marchés émergents. A l’instar de la norme ISO 8583, qui permet au porteur d’une carte de débit ou de crédit d’utiliser n’importe quel distributeur automatique pour réaliser des transactions avec n’importe quelle banque dans le monde, il est très souhaitable que des normes similaires soient établies pour connecter les services de transactions mobiles et assurer leur interopérabilité.