Tant de changements en seulement 20 ans – 1ère partie

Il y a vingt ans, MicroSave (aujourd’hui MSC) était créé dans le but de soutenir le développement de l’épargne et des services financiers autres que le crédit à destination des ménages à faibles revenus.

Graham Wright , avril 2019

En 1998, les organisations de microcrédit, qualifiées avec optimisme d’institutions de microfinance ou IMF, dominaient le marché. Elles offraient des produits de crédit en fonds de roulement standards, remboursables en versements hebdomadaires. Les options d’épargne se limitaient généralement à l’épargne « obligatoire », immobilisée jusqu’à ce que le client, souvent appelé « membre », quitte l’organisation. Il n’était pas surprenant de voir de nombreux clients partir juste pour liquider leur épargne obligatoire.

Qu’est-ce qui a changé depuis ?

  1. Du microcrédit à la microfinance, à l’inclusion financière et à la santé financière

Au cours des 20 dernières années, nous avons assisté à un changement dans les termes utilisés pour décrire le secteur et ses objectifs. Les plus cyniques diraient que cette évolution reflète les résultats d’un certain nombre d’études ayant démontré le faible impact du microcrédit sur le revenu des ménages. Mais l’évolution de ces termes est à la fois importante et positive. S’il y a eu une trop grande confusion entre microcrédit et microfinance, ce dernier terme était significatif. Il traduisait en effet la reconnaissance que les ménages à faibles revenus ont besoin d’accéder à une gamme diversifiée de services financiers, et pas uniquement au seul produit de crédit de fonds de roulement. L’apparition de l’objectif d’inclusion financière manifestait le besoin des ménages à faibles revenus d’accéder aux systèmes financiers formels au lieu d’être bloqués dans un secteur informel présentant beaucoup plus de risques.

C’est toutefois la récente décision d’évaluer le succès du secteur à l’aune de la « santé financière » des clients qui est la plus significative. Ce changement reflète l’importance relative des effets par rapport aux résultats. Pour le sujet qui nous intéresse, les effets consistent en la constitution effective d’une épargne, disponible pour le ménage en cas d’urgence ou d’opportunité à saisir. Les résultats, dans ce contexte, se mesurent par le nombre de ménages détenteurs d’un compte d’épargne ou d’un portefeuille mobile, qu’il soit actif ou dormant.

Une étude de Gallup pour la Fondation MetLife concluait récemment que « la corrélation entre la possession d’un compte et le sentiment de maîtrise financière était, au mieux, faible. » L’accès à un compte bancaire n’est pas utile en soi, surtout si le client n’a pas entièrement confiance dans le système financier formel ou dans l’écosystème digital, voire se défie des deux. Nous devons concevoir et fournir des services financiers auxquels les pauvres aspirent et qu’ils peuvent utiliser pour mieux gérer leur argent. Nous devrons utiliser les interfaces fintech pour offrir ces services suivant des processus adaptés à leurs schémas mentaux.

En outre, il est nécessaire que ces services financiers soient intégrés à l’économie réelle et facilitent la participation à la vie économique, afin que les clients bénéficient d’une inclusion non seulement financière, mais aussi sociale et économique. La révolution digitale nous en donne l’occasion.

  1. De l’analogique au digital

En 2005, après avoir reconnu le potentiel des services financiers digitaux dans le rapport fondateur « Electronic Banking for the Poor – Panacea, Potential and Pitfalls », MicroSave a travaillé avec Safaricom, Commercial Bank of Africa et Consult Hyperion sur M-PESA. Bien que les débuts de GCash et SMART soient antérieurs, on peut considérer que cette époque marque la naissance de la révolution digitale et de la transition de l’analogique au digital. On ne saurait trop insister sur l’importance de cette évolution et de ses implications profondes.

Non seulement ce changement offrait un éventail entièrement nouveau de possibilités pour réduire les coûts de prestation des services financiers sur le marché de masse, mais il promettait également une ère nouvelle aux ménages à faibles revenus en terme d’accès aux services financiers. L’avènement du digital ouvrait la voie à de nouveaux modèles d’affaires dont la rentabilité dépendait du volume et de l’échelle atteints. Par ailleurs, ces modèles d’affaires exigeaient des ressources importantes pour financer l’infrastructure nécessaire à la prestation des services. On a ainsi vu une série de nouveaux acteurs, en particulier d’opérateurs de réseaux mobiles (ORM) et de grandes banques, commencer à fournir ces services – dans la mesure où la réglementation et leurs administrateurs le leur permettaient.

Comme on pouvait s’y attendre, ce sont les ORM qui ont pris les devants. Ce n’est que récemment qu’un nombre important de banques a commencé à réagir et à reconnaître le potentiel de la révolution digitale pour servir le marché de masse. A moins de desservir des marchés de niche ou reculés, les IMF traditionnelles ont essentiellement le choix de « s’adapter ou disparaître ». Certaines, mais pas toutes, réagissent maintenant en conséquence.

Ce bouleversement du marché n’a pas seulement touché les institutions financières, il a également transformé la nature du marché du conseil sur lequel MicroSave opérait. Les petites et moyennes sociétés de conseil comme MicroSave étaient habituées à faire face à la concurrence de leurs pairs. Notre activité consistait à servir et à soutenir la croissance et l’optimisation de la stratégie et des opérations des IMF. Avec l’arrivée des ORM et des grandes banques, nous nous sommes retrouvés face à un tout nouveau groupe de concurrents. Nous allions soudain nous trouver en compétition avec les consultants qui avaient servi ces grandes sociétés pendant des années : les « Big Four » de l’audit financier, mais aussi McKinsey, Boston Consulting Group et Bain.

  1. Les services digitaux et l’économie réelle

Grâce à l’avènement du digital, nous avons pu commencer à répondre avec beaucoup plus de crédibilité à la question trop souvent négligée : « L’inclusion financière pour quoi faire ? ». Jusqu’à il y a seulement quelques années, on supposait que fournir un accès aux services financiers formels était bénéfique en soi – qu’il permettrait aux ménages de gérer plus efficacement leur budget et de réduire le risque inhérent aux approches informelles de stockage et de gestion de l’argent. La bonne nouvelle, c’est que ce postulat est maintenant remis en question, et que l’on cherche à concevoir des outils, des services et même des applications qui aident les ménages à faibles revenus à pourvoir à leurs besoins dans le monde réel. Comment, donc, peuvent-ils financer l’achat des intrants agricoles, les dépenses d’éducation et de logement, le coût de la vieillesse, les urgences, entre autres dépenses ?

Si la question n’est pas nouvelle, elle est devenue beaucoup plus explicite et intégrée dans la conception des projets visant à soutenir les fournisseurs de services financiers. Cependant, la révolution digitale nous permet d’aller plus loin encore pour soutenir et financer les activités dans l’économie mondiale réelle. Il existe un éventail croissant d’approches permettant d’opérer la transformation digitale des chaînes de valeur agricoles, qui touchent à la fois à la distribution des intrants, au marketing post-récolte, à l’« agriculture de précision », ainsi qu’à la vulgarisation et au conseil. Il existe aussi des initiatives visant non seulement à numériser le paiement des frais de scolarité, mais aussi le processus éducatif lui-même. De même, la transformation numérique des systèmes de soins de santé et du conseil à distance est de plus en plus avancée.

Bien que bon nombre d’entre elles soient encore d’échelle limitée ou controversées, voire les deux, ces approches constituent des avancées extrêmement intéressantes pour compléter les services financiers ordinaires et développer des services ayant une réelle valeur ajoutée pour lutter contre la pauvreté et la vulnérabilité.

Cela dit, notre coup de foudre pour le digital risque de nous faire perdre de vue la fracture digitale qui se creuse à vitesse grand V. Tout en déployant une gamme de solutions technologiques stimulantes et sources d’émancipation pour ceux qui ont accès à la couverture 3G+ et aux smartphones, nous pourrions laisser les femmes et les communautés pauvres et reculées plus loin encore derrière nous. Cette question nécessite à la fois d’être mieux définie et analysée plus en profondeur. Il semble que, tout à notre excitation de voir des vies changer grâce au potentiel de la révolution digitale – pour ceux qui peuvent y accéder, nous ignorions délibérément la fracture digitale.

Dans le prochain article de cette série, je poserai un regard franc et sans concession sur les influences de la Silicon Valley, l’essor des fondations et l’évolution du rôle des bailleurs de fonds traditionnels, multilatéraux et bilatéraux.