Quel avenir pour l’inclusion financière ? Prévisions, solutions (et mises en garde) pour les 20 prochaines années

Graham Wright, avril 2019

Dans deux articles récemment publiés sur le site web de MSC, j’ai analysé l’évolution du secteur de l’inclusion financière au cours des 20 ans qui ont suivi la création de MicroSave en 1998. Dans celui-ci, je me prête au jeu des prévisions pour imaginer ce qu’il pourrait devenir dans les 20 prochaines années.  

L’avenir me donnera inévitablement tort sur de nombreux points, mais ces projections auront au moins pour intérêt de mettre en lumière certaines tendances et technologies susceptibles de jouer un rôle important dans le développement futur du secteur.

Le pouvoir de la technologie

Nous vivons une époque extraordinaire : au cours des 20 prochaines années, ceux d’entre nous qui ont le privilège de vivre dans des pays riches peuvent s’attendre à voir des livraisons par drones, des voitures sans conducteur et des trains Hyperloop circulant à plus de 1000 km/h. La réalité virtuelle remplacera les manuels, des maisons entièrement équipées naîtront d’imprimantes 3D et l’Internet des objets sera omniprésent, tandis que la robotique remplacera quelques millions d’emplois de plus. On peut également s’attendre à ce que l’analyse de données soit intégrée dans tout ce que nous faisons – et qu’elle soit utilisée à la fois par ceux qui veulent nous vendre des produits et par les États qui « prennent soin » de nous. Par conséquent, tout un écosystème de smartphones, d’ordinateurs, de caméras de vidéosurveillance, de capteurs, de satellites de communication sans fil et de GPS aura pour effet d’éliminer la plupart des formes de vie privée.

Et ce ne sont là que des innovations facilement prévisibles : certains analystes laissent entrevoir un futur marqué par des technologies beaucoup plus difficiles à anticiper. Par exemple, Ray Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google, formule des prédictions impressionnantes basées sur sa « Loi du retour accéléré », selon laquelle la technologie progresse à un rythme exponentiel – beaucoup plus rapide que notre mode de pensée linéaire traditionnel. Cette accélération permettrait selon lui des avancées inimaginables en quelques décennies, de la manipulation de l’ADN et des nano-bots capables d’assurer l’immortalité à la « singularité technologique », une ère dans laquelle les ordinateurs fusionneraient avec l’homme, le dotant de nouvelles capacités stupéfiantes. A terme, prédit Kurzweil, ce degré massif de développement technologique permettrait d’éradiquer en grande partie les guerres, les maladies et la faim d’ici 2050.

Bill Gates lui-même, qui fait autorité en la matière, étend une partie de cet optimisme à l’inclusion financière. En 2015, il écrivait dans sa Lettre annuelle : « D’ici 2030, 2 milliards de personnes aujourd’hui dépourvues de compte bancaire se serviront de leur téléphone pour stocker de l’argent et réaliser des paiements ; et d’ici là, les fournisseurs d’argent mobile offriront une gamme complète de services financiers, des comptes d’épargne rémunérés aux comptes d’assurance en passant par le crédit ». Je ne me risquerai pas à estimer la probabilité de réalisation de la singularité technologique – et encore moins à pronostiquer une date. Mais je juge les prédictions de Bill Gates sur l’accès financier très réalistes. La question qui se pose est la suivante : la répartition de ces innovations sera-t-elle équitable ? C’est moins clair.

L’histoire nous enseigne que l’humanité est remarquablement peu encline à partager la richesse et le bien-être. Est-ce susceptible de changer au cours des 20 prochaines années ? Cela dépendra en grande partie de l’efficacité avec laquelle nous nous attaquerons aux six principaux facteurs de la fracture digitale – ce qui sera pour une grande part fonction d’un septième facteur décisif : le potentiel de rentabilité associé. Examinons certains des obstacles technologiques et sociaux/psychologiques à ce progrès potentiel – et par quels moyens ils peuvent être surmontés.

Obstacles et solutions technologiques

Les perspectives de répartition des revenus issus des nouvelles technologies dans les pays émergents ne semblent pas aller dans le sens de l’équité. Le rapport de 2016 de la Brookings Institution sur les inégalités de revenus conclut : « Le constat essentiel qui ressort de l’examen des données sur la répartition des revenus est celui d’une augmentation constante et souvent importante des inégalités au cours des 30 dernières années. » Si les pays les plus pauvres et les populations qui vivent dans ces pays ne profitent pas des bénéfices de la prospérité accrue résultant de l’ère digitale, les entrepreneurs du secteur privé sont peu susceptibles d’investir dans l’offre de produits et de services à ces populations.

À l’heure actuelle, le niveau de consommation du segment de marché à faibles revenus n’est pas suffisant pour justifier les pratiques de marketing digital ciblé fondées sur l’analyse de données sur lesquelles s’appuient Facebook, Google et tant d’autres plateformes et applications. Et même là où les pauvres ont accès à Internet, ils en font un usage caractérisé par ce que Jonathan Donner appelle un « état d’esprit mesuré, qui ne consiste pas à surfer et naviguer longuement, mais plutôt à « picorer » ». L’absence d’un solide potentiel de rentabilité constitue un obstacle majeur à l’accès. Comme le souligne le CIPESA (Collaboration on International ICT Policy in East and Southern Africa), « le taux de pénétration d’Internet en Afrique est de 21,8 %, ce qui signifie que la majorité de la population du continent vit hors de toute connexion ». Si ces conditions persistent, nous risquons de voir s’installer une situation caractérisée par des points d’accès numériques dans les zones urbaines et périurbaines où il est rentable de fournir des services digitaux et des déserts digitaux dans les zones rurales et éloignées. Tandis que d’autres récolteront les fruits de l’amélioration de l’éducation, des soins de santé, de l’agriculture, de l’activité entrepreneuriale et des services financiers, ceux qui sont bloqués dans les déserts digitaux devront se démener avec pour seuls moyens des produits analogiques et des services 2G élémentaires. Cela conduirait inévitablement à une augmentation de l’exode rural, dont les conséquences suscitent de vifs débats.

Combler cette fracture digitale exigera des efforts concertés de la part des États, des organisations de développement et du secteur privé, qui doivent travailler ensemble pour créer un environnement et des écosystèmes digitaux propices à la conception de nouveaux produits. C’est là que les initiatives de construction d’infrastructures, comme le Mojaloop de la Fondation Gates, peuvent jouer un rôle important (mais probablement pas suffisant). Les plateformes digitales telles que Google/Alphabet, Apple, Facebook et Amazon, et les entreprises chinoises telles que Baidu, Alibaba Group, Tencent Holdings et JD Group pourraient également jouer un rôle central. Cependant, elles préfèreront probablement utiliser des écosystèmes existants plutôt que de déployer leurs propres écosystèmes.

Pour contribuer à la création de ces écosystèmes, des Fonds de service universel (FSU) ont été constitués dans de nombreux pays, souvent par prélèvement d’un pourcentage des recettes des entreprises de télécommunication. Ces fonds sont spécialement conçus pour étendre la couverture mobile aux régions reculées. Cependant, des études montrent qu’à l’échelle mondiale, plus de la moitié des montants collectés au sein des FSU n’ont jamais été utilisés et que plus d’un tiers de ces fonds n’ont pas pu commencer à allouer ne serait-ce qu’une partie de ces montants. Les gouvernements vont devoir augmenter la collecte et améliorer l’utilisation de ces FSU – et nous devons trouver d’autres solutions réalistes pour déployer la couverture Internet dans les zones reculées.

Heureusement, ces solutions existent. Avec le passage à la télévision numérique, le spectre de la télévision analogique peut être réutilisé pour fournir une couverture du réseau mobile via des signaux de basse fréquence, qui se propagent sur de plus longues distances avant de s’affaiblir. Par conséquent, pour couvrir les zones rurales éloignées, les ORM auraient besoin de moins de pylônes et de stations que ce qui est aujourd’hui nécessaire (même si l’aspect économique de cette solution exige une gestion prudente).

Une autre solution consisterait à encourager le déploiement de ballons, de nano-satellites en orbite basse et d’autres sources de connectivité à distance à faible coût. Toutefois, cela doit être fait avec soin et sur la base d’une bonne compréhension des situations et des besoins. Si la solution Free Basics offerte par Facebook a déjà connecté 100 millions de personnes dans 60 pays, son accès limité à Internet ne permet pas d’utiliser certaines des applications qui offrent justement des perspectives d’augmentation des revenus. Selon Mike Santer, fondateur de BluPoint, « les entreprises occidentales doivent prendre davantage conscience que ce qui fonctionne pour elles ne se transpose pas toujours dans le monde en développement ». Une meilleure approche, dit-il, consisterait pour les grandes entreprises de technologie à s’associer à des organisations locales qui comprennent la langue, la culture, les besoins et les potentialités du marché local.

Obstacles psychologiques et sociaux et solutions

Cependant, donner accès à ces technologies ne garantit pas que les gens les utiliseront. N’oublions pas que plus d’un milliard de personnes dans le monde, aussi bien dans les zones rurales qu’urbaines, ne savent ni lire ni écrire, ni comprendre les longues chaînes de chiffres nécessaires aux transactions à l’ère digitale. Le traitement du langage naturel (TLN), une branche de l’intelligence artificielle qui aide les ordinateurs à comprendre et à manier le langage humain, peut améliorer la capacité et la disposition de ces personnes à communiquer et à réaliser des transactions entre elles et avec les fournisseurs de services. Cependant, la plupart d’entre elles n’ont pas pour langue maternelle l’une des 30 langues les plus répandues dans le monde – parmi lesquelles ne se trouve aucune langue autochtone d’Afrique. Et pour des raisons commerciales évidentes, les langues parlées par un nombre limité de personnes (souvent relativement pauvres) sont moins susceptibles d’être concernées par les produits de TLN. En outre, une grande part des personnes les plus pauvres sont des femmes qui sont confrontées à des barrières sociales qui les excluent de la révolution digitale, même si le TLN est déployé dans leur langue.

Si nous parvenons à fournir connectivité et smartphones aux habitants des villages reculés et ruraux, il devrait être relativement facile d’aider les gens qui ne savent pas lire ou comprendre les suites de chiffres. De fait, le projet MoWo de MSC a déjà commencé à le faire en utilisant des icônes au lieu de mots et en travaillant sur une calculatrice dotée d’une interface spécialement conçue pour cette population. Cette approche devra être adaptée à chaque contexte culturel, mais selon les progrès du TLN, elle pourrait bien s’avérer plus rentable pour les langues moins courantes.

Cela dit, avec les progrès de l’intelligence artificielle, les 20 prochaines années pourraient voir le développement de solutions de TLN commercialement viables pour ces langues. Les États pourraient par ailleurs commander ces solutions ou participer aux coûts du développement du TLN pour les diverses langues de leur pays, afin d’atteindre les populations exclues. En outre, bien sûr, les progrès de l’éducation sont susceptibles de réduire le nombre de personnes illettrées et sans connaissances mathématiques.

Un autre obstacle dépasse cependant la question du langage : parmi les populations pauvres, un grand nombre de personnes considèrent la technologie avec réticence et souvent avec une certaine crainte. Face à ce constat, il est de plus en plus reconnu qu’un contact humain est nécessaire pour faciliter l’adoption des technologies de pointe. Mon article Les eaux bleues cristallines de l’autre côté de la fracture digitale présente un modèle qui utilise les réseaux d’agents pour activer les services et les transactions tout en aidant les utilisateurs à se servir d’interfaces adaptées – une approche qui peut être mise en œuvre dès maintenant. Cependant, pour qu’elle soit rentable, les fournisseurs devront développer des produits et des services qui répondent aux besoins, aux aspirations, aux perceptions et au comportement du marché cible, puis les distribuer par l’intermédiaire d’agents et d’autres leaders d’opinion.

Il est de plus en plus manifeste qu’une grande part du segment à faibles revenus (et une certaine proportion de personnes à revenus supérieurs) demande à être guidée dans l’espace digital par une interaction humaine. Celle-ci est particulièrement appréciée lors de la prise de décision et de la résolution des problèmes par un service d’assistance à la clientèle. De fait, l’adoption des outils digitaux dépend souvent de la qualité de ce support, qu’il soit fourni par des agents ou via des centres d’appels. Bien sûr, avec la sophistication croissante des chatbots, des éléments importants de cette « touche humaine » peuvent prendre une forme digitale. Toutefois, cela dépend encore une fois du progrès du TLN dans les langues effectivement parlées par les utilisateurs. Et même avec cette technologie, je pense que les agents sur le terrain seront toujours nécessaires et qu’ils joueront un rôle beaucoup plus large que celui qui est le leur aujourd’hui.

Un autre moyen de lever les barrières psychologiques des utilisateurs est d’inciter les pauvres à adopter et à utiliser les téléphones mobiles et les services financiers digitaux. Le gouvernement indien a montré la puissance de la combinaison d’un système national d’identité digitale et d’un système de paiement transparent et interopérable pour stimuler l’adoption et l’utilisation de ces services, en exploitant les transferts sociaux massifs versés par l’État aux citoyens par voie digitale. Les pauvres constituent la grande majorité des 180 millions de personnes qui reçoivent des prestations de l’État indien. Les payer par voie digitale favorise l’utilisation de l’écosystème digital et la confiance dans ce système.

Protéger les consommateurs dans un monde digital

Actuellement, le secteur de l’inclusion financière peine à créer des cadres réglementaires, des normes de confidentialité des données et des mesures de protection des consommateurs appropriés à l’ère digitale. Au cours des 20 prochaines années, la révolution digitale va fortement accentuer et étendre ces défis.

Les pays développés n’ont commencé à prendre conscience des implications de ces changements que récemment et ils tentent d’y répondre dans l’urgence. Mais, selon moi, c’est un domaine qui va progresser. Là encore, le soutien de toute une diversité d’acteurs, en particulier d’organisations multilatérales et d’agences de bailleurs de fonds sera essentiel. Les régulateurs et les décideurs auront besoin d’appui pour comprendre comment et dans quelle mesure ils doivent réglementer et superviser les activités – et il sera primordial d’adapter soigneusement la réglementation et la supervision au contexte spécifique de chaque pays.

Cependant, nous devons tous éviter de devenir complices du développement de systèmes digitaux créés à des fins d’exploitation. Je veux parler de systèmes commerciaux (comme je crains que nous l’ayons fait avec le crédit digital) ou politiques (créés par des gouvernements répressifs pour instaurer un contrôle social) – peut-on décrire autrement le système chinois de crédit social ? MSC travaille déjà sur plusieurs programmes ambitieux pour traiter certains de ces problèmes – des efforts du Programme i3 (Innovate, Implement, Impact) au Bangladesh et au Vietnam, à notre collaboration avec de grands fournisseurs de services financiers technologiques pour concevoir et distribuer des produits qui combinent engagement physique et efficacité digitale.

Ce faisant, nous devons reconnaître la tentation quasi-irrésistible pour les entreprises et les gouvernements de centraliser et d’exploiter les données des systèmes digitaux. Les travaux sur la confidentialité des données et la protection des consommateurs, ainsi que le comportement des consommateurs eux-mêmes en matière d’« autoprotection », seront essentiels si nous ne voulons pas voir notre avenir se transformer en dystopie. Espérons que cette préoccupation s’étendra au monde en développement.

J’ai bon espoir que ces problèmes trouvent une solution au cours des 20 prochaines années, car le potentiel de la technologie pour stimuler l’inclusion sociale et économique est sans précédent. Toutefois, nous ne devons pas surestimer son impact positif potentiel sur le développement. La technologie nous offre la possibilité de faire plus, plus vite et mieux – à condition de ne pas négliger les communautés vulnérables, à faibles revenus, rurales et éloignées qui sont moins aptes à exploiter le vaste potentiel du monde digital.