Leçons tirées de l’économie monétaire à l’intention des prestataires de services financiers digitaux

Brett Hudson Matthews et Richa Valechha, mai 2017  

Shakuntala est une femme au foyer âgée de 48 ans qui vit avec son mari, ses deux fils, leurs épouses et un petit-fils dans le village de Siswan à Varanasi. Son mari s’occupe de la gestion de toutes les dépenses du ménage. En son absence, elle se charge parfois d’acheter les denrées alimentaires. Elle est toutefois seule responsable de l’achat de vêtements et de bijoux pour tous les membres de la famille pendant les mariages ou tout autre festival. Pour tout achat, Shakuntala doit tenir un compte et informer son mari des dépenses. Bien que Shakuntala n’ait jamais été à l’école, elle sait bien compter les sous et faire des calculs élémentaires avec des moyens très concrets qui sont souvent utilisés par des personnes d’expression orale.

Le terme « oralité » se réfère aux modes de pensée, d’expression et de gestion de l’information dans des sociétés où les technologies de littératie (en particulier l’écriture et l’impression) sont inconnues de la plupart des gens. L’oralité englobe non seulement la parole, mais également un large éventail de modes de gestion des informations personnelles et collectives, qui est préféré  aux textes dans les cultures orales à savoir l’image, la marque, l’argent, l’apprentissage, le rituel et la chanson.

Il existe une très grande population « orale » comme Shakuntala (dépourvue de compétences soit en littératie soit en numératie ou les deux) qui ne peut donc pas coucher un calcul sur une feuille. Elle est obligée de faire très lentement des calculs mentaux en particulier lorsqu’il s’agit de plusieurs chiffres, parce qu’elle a du mal à décoder les caractères numériques ou arithmétiques.

Afin de mieux comprendre les opportunités ainsi que les limites auxquelles font face les personnes d’expression orale dans l’utilisation des services financiers, nous avons effectué une étude dans divers villages de trois États de l’Inde à savoir: l’Uttar Pradesh, le Punjab et le Bihar. Nous avons observé que les personnes d’expression orale viennent vraiment en contact avec les chiffres lorsqu’elles commencent à participer à une économie monétaire (monétisation personnelle ou au niveau du foyer), puisque c’est seulement en ce moment qu’elles commencent à appliquer des concepts mathématiques élémentaires, telles que l’addition, la soustraction, la multiplication et la division. Cela les aide dans la gestion de leur argent, des dépenses commerciales et du foyer et régit en grande partie leur comportement financier.

Les résultats de notre étude nous aident à renforcer ce constat. Nous avons considéré trois paramètres dans l’évaluation des capacités de numératie de la couche d’expression orale à savoir :
1)    L’éducation ;
2)    L’âge ; et
3)    Le genre

Des problèmes mathématiques élémentaires basés sur des situations réelles ont été donnés aux répondants d’expression orale. Au premier essai, ils devaient calculer le problème mentalement. Si les répondants donnaient des réponses inexactes ou s’ils étaient incapables de résoudre le problème, on leur donnait une pile d’argent pour les aider à le faire. Nous avons élaboré un simple indicateur ayant une plage de 0 à 7 (1 point pour chaque bonne réponse calculée mentalement).

L’échantillon a eu un score moyen de 4,2. Les nouveaux apprenants en matière de numératie ont obtenu des résultats bien meilleurs (5) que ceux qui ne savent pas calculer (3,9).

Nous avons trouvé que la corrélation entre les compétences en calcul mental et l’education était insignifiante. Il y avait des répondants, comme Shakuntala, qui n’ont jamais fréquenté l’école, mais ont répondu promptement aux questions d’addition, de soustraction, de multiplication et de division élémentaire. Ils ont toutefois eu des difficultés lorsque notre équipe a posé des questions impliquant des calculs complexes, notamment sur les taux d’intérêt1 et la division2.

Les répondants plus âgés (en particulier dans la tranche d’âge de 46 à 60 ans) ont mieux réussi que les plus jeunes. La question sur une division à plusieurs chiffres était un peu complexe et nécessitait une certaine estimation. Une relation directe a été observée entre le pourcentage de gens qui y ont répondu correctement et leur groupe d’âge, c’est-à-dire qu’un bon pourcentage des personnes du groupe d’âge supérieur a répondu correctement à la question.

En moyenne, les capacités de calcul mental des jeunes de l’échantillon étaient inférieures à celles des gens qui ne sont pas allés à l’école et les 16 répondants de plus de 45 ans avaient des compétences de calcul mental équivalentes à celles des 19 répondants qui ont terminé une année ou plus d’études post-primaires.

Les femmes ont obtenu de meilleurs résultats contrairement aux prévisions (3,9 sur 7), parce que la plupart géraient les dépenses de leur foyer et étaient exposées à des calculs élémentaires.

Qu’est-ce-que cela nous dit ?

Les personnes qui sont plus activement impliquées dans des activités économiques (gagner de l’argent hors de leur domicile ou gérer activement les dépenses du foyer) ont moins de difficulté à gérer les chiffres. Une pratique assidue leur permet de maintenir ou même d’améliorer leurs capacités cognitives. Par exemple, un ouvrier qui peint des maisons est obligé de calculer le coût des intrants par pied carré. Un vendeur de légumes doit calculer le prix des différentes quantités de légumes achetées et vendues (y compris les pertes) ainsi que la marge bénéficiaire générale. Une femme au foyer qui gère les dépenses du ménage doit acheter des denrées alimentaires pour la famille, payer des factures d’électricité et calculer/faire le suivi de l’ensemble des revenus et des dépenses du ménage. Ainsi, la nécessité fréquente de manipuler des chiffres, des coûts et des liquidités permet aux gens d’acquérir une certaine rapidité dans les calculs.

Comme Shakuntala, Ramesh est une personne d’expression orale. On lui a posé une question de soustraction : Vous êtes au marché le samedi matin et vous souhaitez acheter, au magasin, un sac de riz qui coûte 780 ₹. Quel reliquat devriez-vous obtenir de 1 000 ₹ ?

Il a fait un calcul mental et est arrivé à la réponse de 320 ₹. Comme il ne pouvait pas donner la bonne réponse à la première tentative, on lui a remis 5 025 ₹ en l’invitant à recalculer. En une  minute, il a refait le calcul à l’aide de l’argent et a répondu 220 ₹, se corrigeant lui-même. Lorsqu’on lui a demandé comment il avait calculé la première fois, Ramesh a expliqué que dans le calcul mental, il a soustrait en deux étapes: (i) 700 ₹ de 1 000 ₹ et (ii) 80 ₹ de 100 ₹, et a obtenu respectivement 300 et 20 ₹, puis il a ajouté ces deux chiffres. Il n’était pas en mesure de comprendre que 780 ₹ était plus proche de 800 ₹ et que la réponse approximative aurait donc dû être légèrement supérieure à 200 ₹.

Sur le terrain, nous avons constaté que les adultes d’expression orale utilisaient l’argent comme une simple calculatrice, ce qui leur donnait des méthodes pour le calcul de chiffres plus importants qu’ils ne pourraient normalement gérer. Les billets de roupie leur offrent de nombreuses compétences en matière de gestion micro-entrepreneuriale du foyer. Par exemple, le cash implique:

  • Des valeurs nominales normalisées, qui ont des relations normalisées entre elles, se référant et évoquant le système de numération indo-arabe qui est à la base du système financier ;
  • Un zéro formel et une valeur de position explicites ;
  • Des valeurs de dénomination qui fonctionnent dans la plage de référence utile de l’économie locale et facilitent le comptage et le traitement rapides de chiffres plus importants ; et
  • Un écosystème d’institutions, de pratiques et d’habitudes culturelles très développé et bien établi.

Cela signifie que l’économie monétaire est devenue une école informelle et des points de référence pour le calcul mental. Dans cette « école », les gens sont hautement motivés à investir de façon assidue leur attention.

La solution de services financiers digitaux offre-t-elle à la couche d’expression orale l’apprentissage à l’instar de l’argent liquide ?

En Inde, comme dans de nombreux pays, l’économie basée sur l’argent liquide semble être plus accessible au segment d’expression orale que le système financier et les gens économiquement actifs réagissent en acquérant des compétences étonnamment avancées en calcul mental. Cependant, leur incapacité à lire les notations arithmétiques les empêche d’accéder directement aux services financiers, puisqu’ils seront encore obligés de dépendre de leurs homologues alphabètes. Avec l’avènement de la technologie et des portefeuilles électroniques, les gens ont aujourd’hui accès à des services bancaires simples et pratiques. Étant donné que ces portefeuilles utilisent beaucoup de texte et contiennent des icônes abstraites, leur utilisation se limite à la couche alphabétisée et ne couvre donc pas le segment d’expression orale.

Le fait de comprendre le phénomène de l’oralité en Inde permet bien de saisir pourquoi certaines des innovations digitales (portefeuilles digitaux, interfaces de paiement) n’ont pas été adoptées à grande échelle.  Cela doit donc pousser les concepteurs à penser à la nécessité de concevoir des interfaces digitales qui tiennent compte du comportement des personnes d’expression orale.

 

 1Question sur le taux d’intérêt : à combien est-égal 100% de 1 000 INR ?

2 Question division : Si vous devez vous fixer comme objectif d’économiser 50 000 ₹ dans 5 ans, combien devez-vous économiser chaque mois pour atteindre votre objectif ?

Matthews, Brett Hudson (2016). Oral Financial Numeracy, My Oral Village Inc., Toronto, p. 26 [Calculs financiers oraux], My Oral Village Inc., Toronto, p. 26.