Les jeunes en agriculture : Comment impliquer et maintenir les jeunes dans les activités agricoles ?

Justus Njeru, août 2019

« Ayant grandi à la campagne au Kenya, le travail à la ferme était une punition, que ce soit à l’école où on travaille dans la ferme de l’école alors que l’on n’a  pas encore fini les devoirs de maison, ou à la maison où on doit faire la cueillette de café et de thé après la pluie. Avec toutes ces expériences, rien ne m’aurait motivé à choisir une formation qui a un quelconque lien avec l’agriculture. Cela a cependant changé en cours de route et aujourd’hui je suis une personne différente. »

Dans de nombreux pays en développement, les formations et professions agricoles et celles qui ont une relation avec l’agriculture ont été « abandonnées ». D’habitude, les étudiants (tes) entrant nouvellement dans les universités publiques ont la possibilité de choisir des cours « archaïques » dans le domaine de l’agriculture disponibles pour ceux ou celles qui ont réussi à leurs examens avec des notes passables. Les médias n’ont pas été non plus d’une grande assistance. Des images négatives de familles agricoles émaciées, des informations faisant état de paysans non payés, d’une gestion post-récolte dévastatrice avec des céréales et des fruits pourris, dominent les reportages sur l’agriculture. Tout cela a eu un impact négatif sur la perception des jeunes à l’égard de l’agriculture.

La déclaration de Malabo de l’Union Africaine, qui fixe les objectifs du secteur agricole  pour 2025, appelle à la création d’emplois dans le secteur en faveur d’au moins 30% de jeunes. Cependant, l’investissement pour appuyer les compétences, les connaissances, les emplois et le financement en faveur de ces jeunes, en particulier ceux et celles des zones rurales, fait encore défaut.

Selon les projections des données de 2018 du Bureau d’information démographique la population de l’Afrique subsaharienne aura plus que doublé d’ici 2050. Le nombre des jeunes africains atteindra 35% de l’ensemble de la jeunesse mondiale en 2050 par rapport aux 20% d’aujourd’hui. Des études ont montré qu’en Afrique subsaharienne la croissance dans le secteur agricole a un impact plus positif sur la réduction de la pauvreté que la croissance dans d’autres secteurs, ce qui implique qu’il est indispensable d’exploiter le réservoir des opportunités d’emploi dans le secteur en vue de faciliter la réduction de la pauvreté.

Pourquoi l’agriculture n’attire-t-elle pas les jeunes ?

En Afrique subsaharienne l’agriculture est la principale source de revenu et de subsistance pour plus de 70% de la population adulte. Le secteur représente également plus de 40% de la population active totale de la région. Malgré son potentiel de création d’emplois, la population grandissante des jeunes ne s’y intéresse pas en raison, notamment, de la charge de travail et de la modicité des rémunérations générées liée à la faible productivité. En Afrique du Sud, par exemple le taux de chômage des jeunes est presque quatre fois supérieur à la moyenne régionale. 62% des Sud-Africains âgés de 15 à 35 ans sont au chômage et 60% d’entre eux n’ont jamais occupé un emploi .

L’Afrique subsaharienne possède un potentiel énorme avec 60% des terres arables non cultivées du monde et une population très jeune, mais elle dépense 25 milliards de dollars par an en importations de produits alimentaires. La différence entre l’Afrique et les autres continents réside dans son faible taux d’adoption technologique. Si l’Afrique subsaharienne arrive à franchir cette fracture, elle produira suffisamment de nourriture pour sa propre population et pourra même devenir un exportateur net de produits alimentaires.

L’inclusion, l’implication et, plus important encore, la rétention des jeunes dans le secteur agricole sont des sujets d’actualité. La communauté internationale en fait une préoccupation et les gouvernements nationaux ne sont pas restés silencieux sur la question. Les jeunes de l’autre côté estiment que les emplois du secteur agricole sont pénibles, peu gratifiants et demandent beaucoup de patience, ce qui manque à la présente génération. Plusieurs initiatives agricoles destinées aux jeunes ont été créées pour corriger cette lacune, mais un bon nombre n’a pas pu atteindre les résultats escomptés. Ce qui nous amène à nous poser la question de savoir comment attirer, impliquer et retenir les jeunes dans le secteur de l’agriculture ?

La digitalisation peut-elle permettre de combler le fossé entre les jeunes et l’agriculture ?

L’âge moyen d’un paysan africain se situe entre 45 et 60 ans. Malgré l’attachement des paysans africains à leurs traditions et leur grande réticence au changement, ils ne sont cependant pas à l’abri de la révolution technologique. Tout comme dans le secteur bancaire, où les technologies de l’argent mobile sont devenues monnaie courante en dépit de l’ancien système bancaire, l’agriculture doit également prendre la même trajectoire. L’innovation digitale et l’utilisation des TIC s’avéreront essentielles pour débloquer le secteur agroalimentaire africain et combler le fossé du digital en milieu rural. Elles permettront d’apporter un appui aux petits exploitants et aux familles agricoles, aux pêcheurs, aux éleveurs et aux habitants de la forêt.

Selon des estimations de la Banque mondiale, le secteur de la logistique agroalimentaire en Afrique devrait mobiliser environ un billion de dollars d’ici 2030. Ce secteur joue un rôle clé dans la transformation agricole à travers le développement de la chaîne de valeur agricole. Les TIC joueront un rôle essentiel dans l’approvisionnement d’une logistique agroalimentaire efficace reliant, de manière presque instantanée, les producteurs et les consommateurs finaux. C’est ce qu’a démontré la jeune entreprise émergente AgTechs qui attire du personnel jeune pour offrir des solutions correspondant aux meilleures pratiques, faire du réseautage en milieu agricole et faciliter l’accès au  financement.

Les entreprises de la technologie agricole devront toutefois travailler en étroite collaboration avec des organisations qui ont une certaine expérience de la couche à faibles et moyens revenus, en particulier les petits exploitants, afin de créer des solutions adaptées au marché, comme l’a démontré MicroSave Consulting (MSC).

L’accès financier en faveur des jeunes

Les prestataires de services financiers hésitent encore à offrir du financement aux jeunes les qualifiant de groupe à risque. Les banques de la région de l’Afrique subsaharienne continuent d’offrir des produits classiques avec une approche traditionnelle. À cela s’ajoute le fait que les banques ont du mal à comprendre les opportunités de financement au niveau des chaînes de valeur agricoles. L’absence d’adéquation entre la perception des prestataires de services financiers et l’aspiration des jeunes a entraîné une exclusion grandissante des jeunes du continuum de la finance agricole.

Les journaux financiers ainsi que les enquêtes nationales du CGAP menées auprès des petits exploitants  indiquent que les jeunes des zones rurales épargnent deux à cinq fois plus que leurs aînés. Ces épargnes représentent quatre à cinq fois le montant emprunté auprès de différentes sources. Ces statistiques sont la confirmation que les jeunes peuvent et doivent être impliqués dans la transformation du secteur agricole.

La recherche économique comportementale est essentielle pour la conception et la mise en œuvre de solutions visant à améliorer les services et les opportunités d’emploi en faveur de ces couches. La maîtrise de MSC en ce qui concerne la conception de programmes comportementaux, centrés sur le genre et sensibles au marché nous permet d’élaborer des produits et des canaux qui répondent aux besoins spécifiques des femmes et des jeunes. Nous travaillons depuis longtemps sur les services de financement et de renforcement de compétences au profit des jeunes. Nous avons élaboré une vaste gamme de produits d’épargne et de crédit spécialement conçus pour un éventail de segments de la jeunesse, depuis les écoliers jusqu’aux jeunes de 20 ans. Nous faisons des études de marché sur les opportunités d’emploi des jeunes et continuons d’élaborer et de dispenser des programmes de formation favorisant l’employabilité et les compétences techniques des jeunes et des femmes.

Études de cas relatifs à l’implication des jeunes dans le secteur agricole

Au Kenya MSC a aidé Musoni Microfinance à revoir son produit de financement de l’agriculture et à introduire une évaluation de crédit informatisée à l’intention de ses clients. Musoni est une institution de microfinance qui utilise les TIC pour améliorer l’efficacité de la prestation de ses services aux clients ruraux. Grâce aux produits et services offerts au moyen de la technologie, l’IMF a réussi à cibler la jeunesse rurale. Le produit de financement agricole de l’IMF, Kilimo Booster, a connu du succès en cela qu’il a permis de cibler les jeunes engagés dans la production agricole. C’est ce qu’atteste un client qui fait de l’exploitation laitière dans une zone rurale du Kenya.

En Tanzanie, l’Alliance pour la révolution verte en Afrique (AGRA) a accordé une subvention de 540 000 $EU au SELF Microfinance Fund (SELF) aux fins d’élaborer des produits offerts de façon digitale aux petits exploitants agricoles. MSC a aidé Mahanje Sacccos (Coopérative) dans la région de Ruvuma à revoir ses produits de prêt et à les adapter aux besoins des clients ruraux ciblés. Les membres de la coopérative peuvent désormais avoir accès au crédit, rembourser et épargner en utilisant leur téléphone portable. La facilité et la confidentialité des transactions créées ont permis d’augmenter le nombre de jeunes qui sont devenus des membres de la coopérative au cours des deux dernières années.

En Éthiopie, MSC a offert son appui technique au projet DAI-LIFT Éthiopie entre 2016 et 2019. L’objectif de l’assistance technique était d’accélérer l’accès des petits paysans au financement à travers sept institutions de microfinance (IMF). À la date de juin 2019, un total de 12 098 prêts ont été décaissés pour un montant total de 12,5 millions $EU et il y a eu 1,1 million $EU de dépôts mobilisés. Le projet a pu atteindre les groupes vulnérables par l’intermédiaire du pilier de l’égalité des sexes et l’intégration sociale (GESI). Environ 30% des prêts sont consacrés au groupe GESI, qui comprend des jeunes. Environ 400 prestataires de services de location de terrains ont également été employés, dont près de 60% sont âgés de 18 à 28 ans.

Alors, comment attirer et maintenir les jeunes dans les activités agricoles ?

L’utilisation de la technologie digitale et des services financiers digitaux a la possibilité de conduire les jeunes plus près du secteur agricole. L’écosystème doit délibérément créer un environnement favorable attractif pour les jeunes à travers :

  • Des relations économiques durables entre les jeunes agriculteurs et le milieu rural ainsi qu’entre le milieu rural et les marchés urbains grâce aux plateformes de commerce électronique (e-commerce) ou de commerce mobile (m-commerce) ;
  • L’intégration de divers acteurs et activités de toutes les chaînes de valeur et la création de véritables emplois pour les jeunes ;
  • Les plateformes digitales offrent une opportunité pour la prestation de services sociaux intégrés susceptibles de compenser l’absence de services financiers et non financiers, ainsi que de la protection sociale, par exemple, des plateformes proposant une assurance chômage ou une assurance maladie intégrées ;
  • La spécialisation dans la prestation de services qui font un lien entre les informations, les données et les chaînes de valeur ;
  • Un soutien spécial pour la création d’activités à plus-value et d’accès aux intrants par le renforcement des capacités et l’incubation d’idées ;
  • L’efficacité des chaînes de valeur agricoles pour stimuler la croissance des marges et encourager les jeunes à totalement s’engager dans le secteur ;
  • La collaboration avec un fournisseur de services financiers pour élaborer un outil et des produits financiers susceptibles de faciliter l’accès des jeunes au financement pour des activités liées à l’agriculture ;
  • Le positionnement, au sein des petits exploitants agricoles et des petites entreprises agroalimentaires, de jeunes spécialisés dans les mécanismes de gestion des risques de certaines chaînes de valeur agricoles.