Peut-on être optimiste sur l’avenir du secteur du crédit digital au Kenya ?

Wanjiku Kiarie et Olivia Obiero, septembre 2019

« Venez résoudre vos problèmes de crédit M-Shwari, Branch et Tala », peut-on lire sur l’annonce d’un médecin local. Aujourd’hui, de telles publicités sont courantes dans le centre-ville de Nairobi. Si l’incrédulité prédomine chez la plupart des Kenyans face à de tels « remèdes miracles », la prévalence de telles annonces illustre les difficultés réelles auxquelles sont toujours confrontés les emprunteurs digitaux au Kenya. Un emprunteur digital kenyan typique jongle avec trois crédits et peine à rembourser dans les délais impartis malgré leur faible montant.

Au Kenya, 2,2 millions de personnes sont en situation d’impayés pour des crédits digitaux contractés entre 2016 et 2018. Environ la moitié (49 %) des emprunteurs digitaux en situation d’impayés ont un encours de crédit inférieur à 10 USD[1]. La question du surendettement a trouvé un écho important dans les médias, qui ont fait paraître un certain nombre d’articles mettant en lumière les tendances et statistiques inquiétantes du secteur.

Un constat qui amène à se poser la question suivante : l’évolution des produits de crédit digital et la croissance du secteur au cours des sept dernières années ont-elles eu des résultats positifs ? Dans une étude récemment publiée sur le marché du crédit digital au Kenya, MSC a analysé les données relatives à l’offre entre 2016 et 2018. Les résultats de l’étude indiquent des signes positifs et encourageants pour le secteur, que nous proposons d’examiner plus en détail dans cet article.

Quelles sont les bonnes nouvelles ?

  1. Le crédit digital a élargi l’accès au crédit, en particulier parmi ceux qui en étaient auparavant exclus

Le secteur du crédit digital a connu une croissance significative. Notre analyse montre qu’au cours des trois dernières années, le nombre de prêts digitaux décaissés a pratiquement doublé1. Au cours de la même période, la plupart des prêts (91 %) étaient octroyés par voie digitale (voir figure 1). Cette croissance a eu pour conséquence clé une augmentation de l’inclusion financière. La dernière enquête FinAccess auprès des ménages en témoigne : l’inclusion financière au Kenya est passée de 75 % en 2013 à 89 % en 2019. Cette augmentation a été largement stimulée par l’omniprésence des services financiers mobiles dans le pays.

  1. Les données montrent une amélioration de la qualité des prêts

Près d’un quart des prêts digitaux accordés en 2016 étaient non productifs. Ce chiffre est tombé à 9 % pour les prêts émis en 2018[2], ce qui représente une diminution de 15 % des prêts non productifs en pourcentage du total des prêts digitaux. En particulier, les prêteurs associés à des ORM ont réussi à améliorer la qualité de leurs prêts par rapport aux fintechs et aux banques (voir figure 2). C’est en effet remarquable.

 

 

 

Analyse plus approfondie des décaissements et de la qualité des prêts

Tous les fournisseurs ont généralement augmenté leurs volumes de prêts entre 2016 et 2018. Avec une augmentation du portefeuille, on pouvait s’attendre à une augmentation des PNP. Toutefois, les principaux fournisseurs associés à des ORM ont réussi à augmenter à la fois la quantité et la qualité des prêts, comme le montrent les données de 2018 (voir figure 3).

Nous voyons à cela un certain nombre de raisons. Tout d’abord, ces fournisseurs ont bénéficié de l’avantage de leur position de précurseur, qui leur a permis d’obtenir des données clients solides – à la fois à partir de l’historique des transactions mobiles et d’un historique de crédit digital plus long pour étayer leur évaluation de crédit. Safaricom en particulier dispose des données de millions de clients fidèles qui utilisent sa large gamme de services. Deuxièmement, leur position de premier arrivé leur a également donné du temps pour l’amélioration continue de leurs algorithmes d’évaluation de crédit. Depuis, Safaricom a commencé à vendre la notation de crédit de ses clients à d’autres fournisseurs du marché. Il conserve toutefois la prérogative de décider quels fournisseurs peuvent accéder à ces données.

Qu’est-ce qui peut contribuer à améliorer le taux de remboursement ?

Une meilleure sensibilisation aux conséquences du défaut de remboursement d’un crédit

Les entretiens qualitatifs que nous avons menés auprès de 50 emprunteurs digitaux ont montré que les emprunteurs sont de plus en plus conscients de l’impact du défaut de remboursement d’un crédit digital. Ils savent que cela peut donner lieu à un rapport négatif par une centrale des risques, avec pour effet de faire baisser leur notation de crédit et de limiter leur accès au crédit formel. Par ailleurs, la plupart des clients sont disposés à rembourser leurs prêts dans les délais impartis, soit par tempérament, soit parce qu’ils ont besoin de conserver leur accès au crédit et d’accroître le montant maximum auquel ils peuvent prétendre.

Une amélioration de la notation de crédit

Nos échanges avec les prêteurs ont révélé que leur algorithme d’évaluation des demandes de prêt s’était amélioré avec le temps. La précision de la notation de crédit continue de s’améliorer avec l’utilisation. Les prêteurs ont adopté une approche par « essai-erreur » qui consiste à utiliser les premières phases du produit pour connaître les comportements financiers de leurs clients, en matière d’épargne, d’emprunt, de remboursement et d’impayés. Les données améliorent la précision de l’analyse prédictive grâce à l’apprentissage automatique. Par exemple, M-Shwari a effectué un test pilote de son produit pendant 18 mois – un délai suffisant pour recueillir des données permettant de prévoir le rendement des futurs emprunteurs.

Maintenant que les acteurs du secteur ont gagné en expérience et affichent des tendances positives, que reste-t-il à entreprendre ?

  • Une meilleure adaptation des produits aux clients. Quasiment tous les produits, quel que soit le fournisseur, ont des caractéristiques similaires. Leur durée est généralement d’un mois et le taux d’intérêt mensuel de 7,5 % environ. Les besoins des clients sont pourtant diversifiés et nécessitent des produits différenciés. Une poignée de prêteurs s’est concentrée sur les segments mal servis. FarmDrive est un exemple de fintech qui prête aux petits agriculteurs des produits conçus spécialement pour ce segment de marché. Autre exemple, AfriKash est un produit qui s’adresse aux commerçantes du secteur informel et offre une souplesse de remboursement qui récompense les remboursements rapides.
  • Une meilleure réglementation du secteur. L’architecture réglementaire qui régit le crédit digital nécessite un effort coordonné de réforme. Dans l’ensemble, on peut considérer que le secteur est réglementé, dans la mesure où les prêteurs associés à des ORM et les banques, qui détiennent la plus grande part du marché, sont pleinement réglementés. En revanche, les fintechs restent largement sous-réglementées. Elles ont récemment formé leur propre association, l’Association des prêteurs digitaux du Kenya (Digital Lenders Association of Kenya, ou DLAS) qui compte 10 membres. La DLAS vise à renforcer le secteur en encourageant les bonnes pratiques et la protection des consommateurs. L’introduction de projets de loi sur la protection des données en juillet 2018 et la réforme des modèles de déclaration des données de crédit vont dans la bonne direction. Cependant, on peut faire beaucoup plus.

 

[1] Analyse par MSC des données de l’offre de 2016 à 1018

[2] Ce chiffre reflète la performance des prêts telle qu’elle ressort des données relatives à l’offre à la fin de la période 2018. Il est passé à 11,75 % en août 2019.